La direction fiscale, une véritable petite entreprise

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La direction fiscale, une véritable petite entreprise

Après cinq années dans un cabinet d’avocats, Laurence Jaton rejoint Suez où elle gravit les échelons avant de devenir, il y a plus d’un an, directrice fiscale d’Engie. Portrait d’une femme qui valorise les ­différentes facettes du métier de fiscaliste.

Lorsqu’elle est entrée chez Suez en 2001, ­Laurence Jaton n’imaginait pas forcément y rester aussi longtemps. Pourtant, après avoir occupé différents postes, elle s’est hissée jusqu’au rang de directrice fiscale d’Engie en 2017. ­"­L’inconvénient, quand on travaille dans un groupe, c’est d’être mono-secteur, mais le nôtre n’a eu de cesse de se transformer depuis que je suis arrivée", explique l’intéressée. L’entreprise, emmenée depuis 2016 par Isabelle Kocher, est en effet passée durant son histoire de l’immobilier et de la banque à l’environnement et l’énergie, et est actuellement tournée vers la transition énergétique.

 

Sortir de la fiscalité pure

 

Si, à 46 ans, Laurence Jaton devait donner un conseil aux plus jeunes qui souhaitent rejoindre le monde de l’entreprise, c’est celui de jauger sa capacité à se réinventer. Une dimension qu’elle n’avait pas forcément prise en compte en début de carrière mais qui, avec du recul, lui semble essentielle. La jeune femme avait à l’époque été également séduite par l’équipe, deuxième critère à ne pas négliger. Dernier élément à apprécier : la place de la direction fiscale au sein de l’organisation.

 

Pendant longtemps, la fiscalité a été l’apanage du juridique. Elle est aujourd’hui souvent rattachée à la direction financière. Comme cela est le cas pour Laurence Jaton, qui dépend du directeur financier adjoint. "Il faut être un bon juriste et un bon comptable", estime celle qui est diplômée en droit de l’université de Sceaux mais aussi d’HEC et pour qui la place de la fiscalité a évolué pour plusieurs raisons. La première a trait au fait que les actionnaires demandent des comptes. La seconde au fait qu’en sus des impôts payés (réellement dus par une entreprise) – qui relevaient de la direction juridique – sont venus se greffer les impôts différés (qui consistent à estimer la différence temporaire existant entre le résultat comptable et le résultat fiscal), plutôt une préoccupation financière.

 

Selon la directrice fiscale d’Engie, les doubles cursus constituent donc un atout indéniable pour qui veut rejoindre une direction fiscale. Au sein de ses équipes, elle travaille avec des diplômés en droit et en école de commerce ou en économie. Par exemple, sur les prix de transfert, un sujet de plus en plus prégnant, les économistes sont très prisés.

 

Laurence Jaton précise que ces profils sont surtout recherchés dans des pays comme la France. L’équipe de Paris et de Bruxelles compte environ 25 personnes ayant ce type de compétences. Les pays anglo-saxons ou nordiques se tournent, eux, plus vers des diplômés en économie ou en finance. Dans les deux cas, le but est le même : "On cherche des personnes capables de sortir de la fiscalité pure pour faire preuve de créativité et qui sont aussi capables de comprendre le monde de l’entreprise (économie, finance). C’est plus difficile quand on n’a pas de bases", poursuit Laurence Jaton, qui chapeaute une cinquantaine de professionnels.

 

Autre aspect à prendre en compte ces dernières années dans le métier de fiscaliste : les outils informatiques. "Ce n’est pas notre domaine de compétences mais nous sommes de plus en plus dépendants des technologies. Je dois anticiper les besoins et demander des ressources. Sur les aspects pratiques, les personnes dans les équipes qui ont une appétence pour ces outils sont aussi appréciées", indique la fiscaliste.

 

Trouver des solutions

 

Avant de rejoindre Suez, la directrice fiscale a travaillé cinq ans chez EY Société d’Avocats. "L’avantage de passer par un cabinet c’est que l’on voit beaucoup de dossiers différents et qu’on est encadré. D’une certaine façon, c’est un troisième cycle", explique celle qui a toujours été attirée par le monde de l’entreprise. Chez le géant du droit, Laurence Jaton a appris à s’adapter aux différentes demandes de ses clients et à gérer la pression du temps.

 

Elle a ensuite rejoint Suez où elle a gravi peu à peu les échelons au sein de la direction fiscale, passant de junior dans la fiscalité corporate à un poste plus axé sur la fiscalité des opérations financières (financement, M&A), avant de découvrir le management en business unit jusqu’à ce que son périmètre s’étende à l’Europe puis au groupe. "Je voulais être utile à une entreprise : trouver des solutions, prendre des positions et les assumer dans le temps", poursuit-elle. Travailler sur des projets concrets, en ayant conscience des enjeux sociaux et des chiffres d’affaires était également un plus.

 

Le management revêt une dimension importante pour Laurence Jaton, qui insiste sur la nécessité d’aider ses équipes quelle que soit la dimension des sujets traités. Elle essaie aussi de partager son savoir : "En cabinet d’avocats pour être associé, il faut être respecté ; et les grands techniciens sont respectés. Même si ce n’est pas la mission principale du directeur fiscal, je souhaite faire partager mon expérience et mes connaissances", précise-t-elle.

 

La directrice fiscale doit également dialoguer avec la direction financière, qui est, elle, représentée au comité exécutif du groupe. Les investisseurs demandent de la transparence et il faut être capable de donner des réponses claires au CFO et au conseil d’administration. "En général le board suit nos recommandations, mais ce sont les administrateurs qui donnent le rythme."

 

Les relations extérieures

 

Il faut aussi assurer un rôle de représentation extérieure. "Les parlementaires se tournent souvent vers les directeurs fiscaux pour avoir le sentiment des entreprises, rapporte ­Laurence Jaton. Il faut aussi être capable de se projeter sur ce que sera la fiscalité dans cinq ou dix ans." La pédagogie joue en outre un rôle essentiel, notamment depuis les années 2010 où les impôts des multinationales ont été sous le feu des projecteurs. D’abord parce que les citoyens n’acceptent plus que les entreprises s’y soustraient. Ensuite parce que les États ont besoin de renflouer les caisses.

 

Laurence Jaton a d’ailleurs été vite convaincue qu’Engie devait participer à la « nouvelle relation de confiance entre les entreprises et l’administration fiscale » mise en place par Bercy en mars dernier (cf. article page 16). Son groupe a fait partie du programme pilote, lancé en 2013, par le biais de sa filiale GRTgaz. "Depuis 2013, les relations avec l’administration fiscale se sont tendues pour beaucoup de groupes faute de confiance. On était dans une mauvaise spirale conduisant à plus de contentieux. Du côté des entreprises, la définition de la norme fiscale est devenue de plus en plus absconse. Nous avons donc des intérêts convergents entre administrations et entreprises à travailler autrement : plus de transparence pour plus de sécurité juridique", indique la directrice fiscale. C’est pour cela qu’Engie a signé il y a quatre mois un partenariat fiscal, qui lui permet d’avoir un référent à Bercy.

 

Outre sa vie professionnelle, Laurence Jaton s’occupe de ses deux enfants de 9 ans et 14 ans. Et le télétravail facilite son organisation. "Pour garder un bon niveau technique et se projeter, nous passons beaucoup de temps à lire." Une activité qui peut tout à fait être pratiquée en dehors du bureau et permet donc d’aménager ses horaires. Avec le temps, la charge de travail des fiscalistes s’est accrue et la flexibilité est une réponse pour gérer cette contrainte grandissante.

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