On hasarde de perdre en voulant tout gagner

Il est une catégorie de personnes qui hasarde de perdre à vouloir tout gagner. Ce sont les femmes. La femme moderne, celle du XXIe siècle, qui, sans en être empêchée par des lois sexistes, a réussi un parcours universitaire long et difficile, veut tout lorsqu’elle arrive dans la vie professionnelle. Et elle a raison !

 

Article rédigé par Maitre Quétand Finet, avocate au barreau de Versailles et fondatrice de CQF Avocat.

Une vie professionnelle assortie d'une vie personnelle

 

La femme moderne entend bien sûr percevoir un salaire égal à celui d’un homme qui accomplit les mêmes fonctions.

 

Elle exige un épanouissement professionnel et elle a raison. Elle souhaite, dans l'exercice de la profession qu'elle a choisie, connaître ce rassasiement intellectuel, ce bonheur du succès, le contentement de se savoir utile et nécessaire aux autres.

 

Mais la femme moderne veut aussi, et elle a raison, un équilibre de vie sain et heureux. Elle refuse d’avoir à choisir entre une vie professionnelle réussie et une vie personnelle épanouie.

 

Elle souhaite, et elle a raison, que sa profession, aussi importante soit-elle, lui laisse le temps de fonder une famille si elle en a le désir, de voir grandir ses enfants si elle en a ou simplement d'entretenir ses relations amicales et familiales.

 

Début du XXe : les femmes peuvent prêter serment en France

 

Il est fini - et heureusement - le temps de la lutte féministe qui devait, pour espérer emporter la victoire, tout sacrifier. Il faut rendre hommage à Mesdames Petit et Chauvin : premières avocates en France, inscrites au barreau en 1900.

 

Madame Petit n'est pas seulement le nom d’une maison d’artisan costumier meilleur marché que les autres. Il est aussi et surtout celui de la première femme à avoir prêté serment en France. Madame Chauvin, sa contemporaine, quant à elle, s'est battu avec une pugnacité admirable pour que la profession d'avocat soit accessible aux femmes. Nous sommes aujourd'hui nombreuses à goûter les fruits de son acharnement. Pour être parfaitement honnête, il faut ajouter qu’elles ont toutes deux été soutenues dans leurs efforts par des hommes discrets mais modernes qui croyaient en leur intelligence.

 

Ces femmes -  et d'autres - ont transformé la vies des femmes d’aujourd’hui et leur permettent d’exercer la profession d’avocat. Cependant, elles ont acquis la victoire au prix de leur vie personnelle. Elles se sont lancées de toutes leurs forces dans cette belle bataille de l'égalité des sexes et y ont laissé le temps libre auquel elles avaient droit.

 

Au XXIe siècle, le nouveau combat doit avoir pour objectif de permettre à la femme de ne plus être contrainte de choisir entre vie professionnelle réussie et vie privée épanouie.

 

Un combat féministe qui doit muter

 

Ce combat est loin d'être gagné. Les avocates en sont l'illustration parfaite. Des consœurs brillantes remplissent les palais de Justice de leurs talents. Pourtant, combien sont-elles chaque année (surtout parmi les plus jeunes) qui “raccrochent la robe” pour un poste en entreprise avec toujours cette même motivation : “la compatibilité des horaires avec une vie de famille”.

 

Cette situation est intolérable. Les instances nationales doivent réaliser à quel point ce phénomène est grave. Non pas seulement parce qu'il prive les barreaux de consœurs sympathiques et brillantes, mais surtout parce qu'il révèle l’échec de ce nouvel idéal féministe du XXIe siècle : l'harmonisation des vies personnelles et professionnelles. Il signe l’incapacité de la profession à se transformer, à évoluer dans un mouvement progressiste.

 

Les avocates ont le devoir moral de sans cesse alerter sur cette difficulté. Il s'agit d'une lutte idéologique qui se mène pied à pied, jusque dans les moindres détails. Sans se lasser, il faut batailler pour que la vie quotidienne de l'avocat change. Ainsi par exemple, adresser des conclusions un vendredi à 19h pour une audience le lundi à 9h n'est pas seulement un manque de confraternité, c’est aussi une  atteinte à ce droit à une vie professionnelle compatible avec une vie sociale.

 

De même, charger une jeune collaboratrice de préparer une audience la veille pour le lendemain alors que la date est fixée depuis plusieurs mois ne permet pas un équilibre de vie harmonieux.

 

Ce combat féministe du XXIe siècle, il sera gagné par les femmes, pour elles-mêmes et pour les hommes car, bien sûr, ce féminisme est un humanisme. Ceux qui, parmi la gente masculine s’y attellent déjà ont d’autant plus de mérite qu’ils bravent le risque de paraître moins viril en prônant la compatibilité de leur vie professionnelle et personnelle.

 

Hasardons donc de perdre en voulant tout gagner, tel le héron de Jean de La Fontaine*. Il se peut que nous finissions par pêcher un esturgeon.

 

* Le Héron, Jean de La Fontaine

 

Claire Quétand-Finet, Avocate au barreau de Versailles.