Ma première collaboration, ou le remake du diable s'habille en Prada

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Ma première collaboration, ou le remake du diable s'habille en Prada

Cet article évoque les difficultés que l’on peut rencontrer durant sa collaboration au sein d’un cabinet d’avocats. Je suis loin d’être la seule dans ce cas, d’autres collaborateurs juniors vivent des moments difficiles, parfois insurmontables. Je resterai dans l’anonymat par devoir de confraternité et de probité envers le cabinet qui m’a engagée mais il me paraît nécessaire de briser l’omerta qui règne sur la collaboration. Tout comme il me parait nécessaire de dissimuler mon identité pour ne pas compromettre mes chances de collaboration dans un autre cabinet.

 

Les débuts d’une collaboration au sein d’un cabinet d’avocats sont souvent difficiles et parfois semés d'embûches. D’autant plus lorsqu’une associée, dotée d’une cruauté infernale se croit tout permis : sous sa robe d’avocat, le diable s’habille en Prada …

Les difficultés d’une première collaboration

 

J’ai pu prêter serment, un moment inoubliable rempli d’émotions, entourée de mes proches. J’ai entendu de beaux discours sur la profession d’avocat qui resteront à jamais gravés dans ma mémoire. C’est une chance de trouver rapidement un cabinet pour débuter sa carrière d’avocat.

 

Mes débuts ont été marqués par un accueil très chaleureux au sein du cabinet : des poignées de main, des sourires, des cadeaux de bienvenue et une ambiance assez festive. En somme, une entrée en matière pleine de promesses !

 

Je me suis attelée au travail, que je ne considère comme tel car, comme le disait Confucius « Choisissez un travail que vous aimez et vous n’aurez pas à travailler un seul jour de votre vie »… même si il m’arrive de maugréer sur l’énergie et le temps fourni, j’apprécie le travail de terrain et j’ai soif d’apprendre et de progresser.

 

Le métier d’avocat est exigeant : il faut être organisé, pragmatique, rigoureux pour satisfaire son client, mais sans aucune certitude quant à l’issue heureuse de la procédure engagée. Les débuts sont difficiles car il faut apprendre à gérer la multitude de tâches à accomplir en un minimum de temps (courriels, écritures diverses, entretiens téléphoniques, rendez-vous, audiences, gestion du logiciel de cabinet, procédures, subtilités de la comptabilité etc …). Le dynamisme, la concentration et la patience sont indispensables.

 

Autre tâche délicate : il faut savoir se positionner face à ses associés. Le métier d’avocat est qualifié de profession libérale, vérité très édulcorée s’agissant de l’avocat collaborateur car le lien de subordination est omniprésent (horaires de présence exigées et soumission à sa « hiérarchie »).

 

Un avocat qui débute doit apprendre à gérer les nouveaux dossiers qui lui sont confiés, de manière autonome. Exercice hasardeux car le métier s’apprend sur le terrain. Et c’est toute la raison d’être de la collaboration pour un débutant. En théorie, l’associé est censé prodiguer des conseils, méthodes à son jeune collaborateur. Malheureusement, certains avocats expérimentés oublient que le métier d’avocat s’apprend au fil du temps, au fil des dossiers confiés. Comment satisfaire à cette exigence quand on attend d’un avocat junior les résultats d’un avocat senior ? En principe, vous travaillez sous le contrôle de l’associé en charge du dossier, notamment sur la marche à suivre. Mais quid de son indisponibilité ? De fait, celle-ci est difficilement gérable au début d’une collaboration. D’autant plus que discuter de la stratégie à adopter dans un dossier est fondamental.

 

J’ai fait du mieux que je pouvais en comptant sur l’aide « confraternelle » des autres collaborateurs. Mais il est difficile d’être aidée lorsque l’objectif de facturation est de 5-6 heures par jours (heures facturables) pour tous les collaborateurs. Le mien était de 7 heures par jour car on devait réduire le temps supplémentaire passé sur les dossiers en raison de mon statut de débutante. Ces heures facturables ne comprenaient pas les recherches juridiques à effectuer sur le dossier, encore plus soutenues lorsqu'on débute. Ce temps supplémentaire n’étant pas comptabilisé comme heure facturable (une normalité), l’objectif était atteint après une journée et un début de soirée passé au cabinet. La tentation de surfacturer devant laquelle la conscience ne peut céder est bien réelle.

 

Les horaires de présence exigés ne m’ont pas permis d’approfondir mon apprentissage en assistant à quelques formations afin de me perfectionner face à l’exigence requise.

 

Par ailleurs, le repos n’était pas concevable (des week-ends exigés au cabinet). La fatigue, le stress et la pression font partie intégrante du métier. C’est la raison pour laquelle il est important de gérer ses heures d’arrivée et de départ de manière autonome tout en répondant aux objectifs fixés et ne pas rester au cabinet pour faire figure de collaboratrice dynamique. L’accumulation de la fatigue n’aide pas à la concentration, élément pourtant indispensable dans la gestion des dossiers.

L’associée : sous sa robe d’avocat, le diable s’habille en Prada

 

L’exercice est devenu insoutenable à cause de l’impatience et de l’hystérie de l’un des associés. Il faut dire que l’exercice du métier d’avocat est d’autant plus difficile lorsqu’on intègre une structure dans laquelle on est constamment rabaissé

 

En l’espace de deux mois, je me suis transformée en un agneau craintif qui ne peut revêtir sa robe d’avocat avec l’assurance et l’enthousiasme qui me caractérise pourtant. Cette personne m’a fait douter de mes capacités et de mes compétences, allant jusqu’à mettre en doute ma vocation. Je n’ai pas trouvé « mon maître » comme Robert Badinter l’avait trouvé en la personne d’Henry Torres mais plutôt une « Miranda Priestly » en personne : des propos dénigrants, des hurlements, du dédain, du snobisme, et des demandes inexplicables : commande de taxi, garer sa voiture, porter son sac à main Prada et sa robe d’avocat à l’audience, corriger un jeu d’écritures à son salon de coiffure en raison de son indisponibilité, et j’en passe des vertes et des pas mûres… Sans compter les interdictions portant sur mes activités complémentaires, pourtant parfaitement compatibles avec le métier d’avocat et très enrichissante pour moi.

 

Pour me pousser au départ, la mise au placard a été l’une des solutions utilisées. Comment facturer avec peu de dossiers à traiter, le tout sans paniquer ? Comment résister à la tentation de ne pas surfacturer ? Comment exécuter un travail de qualité avec la concentration nécessaire en étant torturée par l’inquiétude et le doute ?  

 

On ne réagit pas car notre statut est précaire en cas de perte de collaboration : plus de rétrocession (sauf souscription d’une garantie perte de collaboration en temps et en heures),  changement de domiciliation, crainte de ne pas retrouver de poste. Ce statut précaire est la principale cause des abus qui existent. Ainsi, poser sa lettre de démission est très difficile jusqu’à ce que la décision soit prise par le/les associés. 

 

C’est le moment où l’on prend la mesure de la précarité du statut de l’avocat collaborateur qui ne bénéficie d’aucune protection particulière à l’instar des salariés du privé. Le jeune collaborateur a toujours peur d’engager une procédure devant le bâtonnier qui doit désigner un arbitre (et si le bâtonnier est un fidèle ami de l’associée n°1 et/ou si le cabinet est renommé… dois-je me brûler les ailes à peine déployées ?).

 

De jeunes avocats prennent le risque de s’installer à leur propre compte à la sortie de l’EFB en raison des nombreux refus essuyés suite à leurs envois de CV (et lettre de motivation) mais également pour se protéger des abus existant au sein de notre profession.

 


Conclusion

 

Pour finir, il faut bien dire que toute expérience professionnelle a des avantages : l’expérience des exigences et aléas de la vie professionnelle et une meilleure assurance, utile pour la suite de mon parcours. Une remise en question personnelle est aussi nécessaire pour avancer car on ne peut jeter la pierre sans se questionner soi-même.

 

De jeunes avocats traversent une épreuve similaire, elle n’est pas insurmontable si la confiance en soi règne, c’est ce qui m’a manqué à ce moment-là. Chaque jeune avocat recherche son mentor qui lui transmettra les valeurs de notre profession et lui accordera la confiance et le soutien lui permettant de s’épanouir et de gagner en compétence…  enfin il faut le chercher et le trouver.

 

 

Maître X (ou Andrea Sachs)