Christiane Féral-Schuhl, l’audace comme moteur

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Elle est à la tête du Conseil National des Barreaux. L’instance, qui représente les 67 000 avocats de France, est l’interlocuteur privilégié de la Chancellerie. Comment Christiane Féral-Schuhl est arrivée jusque-là ? Par audace, chance et rebonds. Rencontre.

« J’ai toujours considéré que lorsque quelque chose n’allait pas, je devais faire autre chose. Quand on en a l’envie, la curiosité et l’énergie, les portes s’ouvrent. Les portes fermées, je ne les connais pas. Elles sont entrouvertes et je les pousse ».  Arriver à la tête du Conseil national du barreau n’est pas un hasard. Christiane Féral-Schuhl a su prendre sa chance.

 

A 60 ans, l’avocate, ancienne bâtonnière de Paris, a roulé sa bosse. Quand elle nous reçoit au nouveau siège du Conseil National des Barreaux, installé depuis janvier au 180 boulevard Haussmann, elle n’en est pas à son coup d’essai. Carré brun, veste de tailleur mauve, jupe cintrée ivoire. Droite. Rien ne ripe, rien n’accroche. La présidente est souriante, presque insaisissable tant elle est conciliante. Elle est habituée aux interviews et manie parfaitement l’exercice. Elle a l’habitude de la réponse. La prise de parole, elle en a fait son métier.

 

Mais cette image lissée ne doit pas faire illusion. Derrière l’aisance se cachent une forte détermination, une force de travail à toute épreuve et une grande capacité à s’adapter.

 

La chance du débutant

 

Au départ, Christiane Féral-Schuhl voulait faire Science po. Arrivée de Montréal où sa famille s’était installée depuis 1968, elle doit travailler pendant ses études. Un job d’assistante médicale chez un médecin nutritionniste. Les horaires ne correspondaient pas, elle a dû faire un autre choix. « J’ai fait du droit par hasard. C’était ce qui me semblait le plus proche. Ça me laissait le temps de retomber sur mes pieds. Et puis comme toujours, c’est la chance qui a joué ».

 

L’après-midi, elle travaillait. Le soir, elle reprenait les TD. Et le matin, elle allait en cours. Ceux du professeur Philippe Malaurie, « on l’adore ou on le déteste. Mais il ne vous laisse pas indifférent. Moi, je l’ai adoré. Il m’a fait prendre toute la mesure de l’importance du droit. Il m’a donné le sentiment que le droit pouvait être très ludique, omniprésent et qu’il y avait une construction intellectuelle fascinante ». C’est lui qui lui apporte sa première collaboration au sein du cabinet Serrero-Giroux-Buhagiar. Elle n’avait pas encore le CAPA.

 

 

Cyber avocate

 

Le parcours de la nouvelle présidente du Conseil National des Barreaux est fait de chance mais surtout de rebonds. Quand elle est cantonnée au droit des sociétés, elle se voit confrontée à un blocage qui la pousse à quitter son premier cabinet après quelques mois et trouve une place chez Corinne Lepage et Christian Huglo. « J’y ai appris l’importance de la spécialité ».

 

Une fois encore, elle trouvera la sienne [le droit informatique et des nouvelles technologies] par hasard. « Quand je me suis installée, j’ai eu la chance de diner à côté d’un médecin passionné d’informatique.  Il m’a parlé de la carte vitale. C’était en 1984 aux débuts de la loi informatique et libertés. Il m’a posé des tonnes de questions auxquelles je ne savais pas répondre. Mais il n’a pas dû être totalement mécontent de mes réponses puisqu’il m’a invitée à rencontrer les membres de l’association médicale d’informatique individuelle qu’il présidait ». 

 

De fil en aiguille, elle est amenée à travailler sur le premier dossier portant sur la protection des programmes d’ordinateurs, l’affaire SG2. Une filiale de la Société générale attaquait ses anciens collaborateurs ayant développé un logiciel informatique en étant encore salarié. « Ça m’a obligée à mettre les mains dans le cambouis et puis ça ne m’a jamais quittée ». Elle a été l’une des premières avocates à se pencher sur ces questions. Depuis, cette spécialité est devenue une force. A l’heure des legaltechs et de la justice prédictive, ces sujets sont placés au cœur de son mandat. 

 

Première femme à la tête du CNB

 

Elle est la première femme à présider le CNB. Rien d’exceptionnel, « j’ai toujours considéré que j’avais été avantagée d’être une femme depuis que je suis avocate. Ça me donnait plus de liberté. Parce que j’ai choisi une spécialité où il n’y avait pas de femmes, j’étais une bizarrerie dans le contexte. Et puis j’étais quasiment seule dans ma catégorie »

 

Les inégalités qui touchent les femmes dans la profession lui ont été rapportées par d’autres « les avocates m’ont raconté pendant mes campagnes des choses que je n’imaginais pas. J’ai compris qu’elles étaient en attente ».  Elle publie un livre -Ces femmes qui portent la robe[1]-pour donner de l’inspiration aux jeunes, crée sous son bâtonnat une commission d’égalité et une période d’immunité après le congé maternité.

 

Le congé maternité, l’absence de l’avocate pendant cette période et parfois sa mise à l’écart, est pour elle « un problème qui va se réguler naturellement pour une raison simple : les collaboratrices sont de plus en plus nombreuses. Les cabinets doivent s’organiser ».  Elle a un regret : ne pas avoir profité de ses propres grossesses « j’étais au téléphone entre l’huissier et l’adversaire ». Avec cette idée qu’il existe une limite ne pouvant pas être surmontée « la collaboratrice doit intégrer, quand elle choisit la profession libérale, qu’elle est maître du lien qu’elle conserve ou pas avec le client. Le client n’attend pas ».

 

 

Mais pour elle le problème est aussi ailleurs, « je leur dis que leur combat de femmes se gagne aussi grâce à l’audace ». Celle qu’elle a eu tout au long de sa carrière. Et puis « qu’il ne faut plus supporter certaines situations. Certaines avocates me disent qu’elles n’ont pas le choix. Je peux l’entendre et j’aurais mauvaise grâce à les juger car je n’ai pas été confrontée à toutes les difficultés des avocates d’aujourd’hui. Mais j’ai toujours considéré que l’on ne doit pas tolérer des situations inacceptables et je veux engager l’institution nationale dans ce combat ». Pour elle, il faut aussi jouer de la situation. « Il est probable que je n’ai pas vu ou que je ne me sois pas attardée à certaines situations sexistes ou déplaisantes. J’ai eu moi aussi des confrères qui m’ont traitée de « petite stagiaire » ou qui ont eu des comportements condescendants. Mais je suis passée à autre chose. Je les ai pris à leur propre piège en gagnant mes dossiers et j’ai avancé ». Une capacité à s’adapter à toute épreuve. Même à celles que d’autres n’ont pas réussi à surmonter. Un jour, être une femme à la tête du CNB ne se remarquera peut-être plus.

 

 

Propos recueillis par Pierre Allemand et Emilie Coste

 

[1] Les droits sont intégralement reversés à la Fondation Barreau de Paris solidarité pour des associations de lutte contre la violence faite aux femmes