A la découverte du métier de directeur juridique avec Michel OZANIAN, Directeur Juridique d'ALE - Alcatel-Lucent Enterprise.

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A la découverte du métier de directeur juridique avec Michel OZANIAN, Directeur Juridique d'ALE - Alcatel-Lucent Enterprise.

    

 

INTERVIEW. Le métier de directeur juridique est très convoité. Proche de la Direction Générale, il supervise l’ensemble du champ juridique qui touche l’entreprise. Ce professionnel du droit doit également faire montre de qualités managériales. Un large  spectre de compétences, donc. Michel Ozanian, Directeur Juridique d’ALE (Alcatel-Lucent Enterprise), nous en dit plus.

 

 

Carrières-Juridiques.com : Quel est votre parcours académique ?

 

Michel Ozanian. J’ai fait mes études de droit à l’Université Paris II Panthéon-Assas avec la conviction, dès le lycée, qu’une carrière juridique était ma voie. Je suis diplômé d’un Master 2 « Droit des Affaires et Fiscalité » et suis également titulaire du diplôme de l’Institut de Droit des Affaires. Cette formation que j’ai suivie en parallèle de mes Masters 1 et 2 met en avant la pratique, à la différence de l’enseignement théorique de l’Université.  Elle m’a permis de discuter avec des professionnels du droit (commissaires aux comptes, experts comptables, inspecteurs des impôts, magistrats et avocats) et notamment avec un juriste d’entreprise. Dans le cadre de mon stage de fin d’études, j’ai intégré le service juridique d’une entreprise. Cela m’a convaincu de devenir juriste en entreprise.  

 

Comment êtes-vous devenu directeur juridique ?

 

A la suite de mon cursus universitaire,  j’ai intégré le Groupe Pechiney (un leader mondial de l’aluminium). L’une des raisons était que le Groupe avait une direction juridique très internationale, combinant une organisation centralisée et décentralisée ce qui au global assurait une présence très forte dans l’organisation, fait assez rare à l’époque. Cela montrait un niveau de culture juridique de l’entreprise et de qualité de ses juristes, soit un environnement idéal pour un jeune diplômé. J’y ai passé presque dix ans.

Ensuite, je me suis intéressé aux nouvelles technologies, notamment avec Alcatel (devenue Alcatel-Lucent), l’un des fleurons du secteur, et plus spécifiquement les terminaux mobiles. Je suis venu rejoindre l’équipe juridique supervisant ces activités et quatre ans après j’ai été promu à mon premier poste de Directeur Juridique, celui des Divisions Mobile Phones and Enterprise Solutions du Groupe Alcatel. 

 

C-J.com : Recommanderiez-vous à un étudiant souhaitant intégrer une Direction Juridique d’être titulaire du CAPA ? Est-ce un réel plus ?

 

M.O. Personnellement, je ne pense pas que ce soit un plus. Mais, la tendance actuelle montre que cela devient une recommandation.

Je reçois beaucoup de sollicitations d’anciens avocats pour des postes de juristes d’entreprises mais je les écarte souvent. Le monde de l’entreprise est très différent de celui du cabinet. La nécessité de se mettre au diapason des contraintes de l’entreprise, le travail  en équipe pluridisciplinaire  avec la nécessité d’avoir un discours compréhensible pour les opérationnels peut s’avérer compliqué pour un avocat. Mais le fond de notre mission reste presque le même.

 

C-J.com : Quels conseils donneriez-vous aux jeunes professionnels qui souhaitent devenir directeur juridique ?

 

M.O. Avant de vouloir devenir directeur juridique, il faut bien entendu avoir envie de venir travailler dans une entreprise ; il faut ensuite avoir le goût du management, aimer traiter les sujets inhérents au bon fonctionnement d’une direction, s’investir pour assurer la promotion de vos collaborateurs au sein de l’entreprise. Encadrer des équipes veut dire superviser le travail de cette équipe, fixer les priorités et trancher les différends, mais c’est aussi s’occuper de la carrière de vos collaborateurs. A cela s’ajoute le travail du directeur juridique avec la Direction Générale et la Présidence qui vous sollicitent beaucoup. A l’évidence, il ne faut pas vouloir devenir directeur juridique pour le titre uniquement, même s’il est gratifiant.

Finalement, être directeur juridique c’est avoir un positionnement dans l’équipe de direction, mais aussi encadrer une équipe. Les capacités managériales ne s’apprennent pas à l’université et ce sont souvent vos manageurs, vos collègues ou les Ressources Humaines qui vont les déceler et les jauger. Au demeurant, viser le titre uniquement ce serait oublier son revers : ce sont de très lourdes responsabilités.

 

"Avant de vouloir devenir directeur juridique, il faut bien entendu avoir envie de venir travailler dans une entreprise."

 

C-J.com : En quoi diriez-vous que le juridique est particulier au sein d’une entreprise ?

 

M.O. Le juridique est très présent en entreprise, mais tout n’est pas juridique pour autant. Ainsi, des opérationnels viennent souvent me voir avec un contrat en pensant que, par essence, il doit être traité exclusivement par les équipes juridiques. Or le contrat est la description et le cadre d’une réalité opérationnelle et ce sont ces mêmes opérationnels commerciaux, techniciens, ingénieurs etc. qui vont exécuter et assumer les obligations du contrat et qui sont donc en première ligne pour appréhender et nous aider à apprécier la teneur du  document.

De manière générale, notre travail est de dire le droit mais c’est aussi d’impliquer et d’orchestrer, dans le cadre de la conclusion des transactions commerciales, toutes les compétences internes concernées par la transaction pour qu’au final tout fonctionne, et surtout pour que, dans quelques années, ceux qui relisent la documentation contractuelle comprennent de quoi il était question.

 

C-J.com : Etes-vous un maillon décisionnaire au sein de l’entreprise ?

 

M.O. Oui clairement, car rien n’est signé par la société sans que cela soit validé par moi ou mon équipe. L’équipe juridique peut s’avérer une force de blocage, en refusant la signature d’un contrat notamment. Mais je vois surtout notre rôle comme celui d’une force de propositions, avec nécessairement une ou plusieurs alternatives offertes à des schémas qui ne seraient pas juridiquement pertinents.

Cela demande la compréhension des activités de l’entreprise et de sa stratégie commerciale, ainsi qu’une bonne connaissance de l’ensemble des acteurs internes et externes.

 

"Je vois surtout notre rôle comme celui d’une force de propositions, avec nécessairement une ou plusieurs alternatives offertes à des schémas qui ne seraient pas juridiquement pertinents."

 

C-J.com : Si on devait retracer une journée à vos côtés, quelle serait-elle ?

 

M.O. Aucune journée ne se ressemble. La journée est faite de ce que j’avais en tête de faire avec, en permanence, des imprévus. Cela commence par la revue de tout ce qui s’est passé dans les filiales sur les cinq continents avec des créneaux horaires différents ; je réponds ainsi aux mails reçus pendant la nuit. Ces différences de fuseaux horaires sont souvent bienvenues car notre métier est du conseil réfléchi, sur la base d’informations communiquées qu’il faut souvent creuser, voire décrypter. On n’est pas dans la précipitation.

Les sujets dont je m’occupe sont extrêmement variés : mon domaine de responsabilité couvre toutes les affaires juridiques de l’entreprise, à l’exclusion du droit du travail, des assurances et de la fiscalité. Mes responsabilités se sont également récemment étendues à la conformité (Compliance) et au contrôle interne ce qui inclut notamment la définition et la supervision des programmes de conformité et les missions d’audit interne au niveau de l’entreprise.

Sur tous ces sujets, je suis l’interlocuteur privilégié de la Direction Générale et des autres Directeurs et membres du Comité Exécutif.

Je continue également de traiter personnellement des  dossiers très opérationnels à l’instar des membres de mon équipe. J’estime en effet très important de rester dans la  réalité de la vie de l’entreprise. Pour mes dossiers en propre, la diversité est de mise : contrats commerciaux, contentieux, précontentieux, et plus généralement rôle de conseil pour les clients internes autres que mes pairs sur tous les sujets de droit des affaires, la propriété intellectuelle... J’arbitre aussi sur les dossiers de mes collaborateurs.

Ma journée de travail intègre également une mission de communication interne régulière pour rappeler notre rôle au niveau de l’entreprise et en assurer la promotion. Il est primordial, quotidiennement, de donner de la présence et de la visibilité.

Au final, mon travail est constitué à la fois de conseils juridiques et de management. A ce titre, je constate souvent deux principales approches chez les directeurs juridiques : ceux qui délèguent à l’équipe et qui restent en tant que conseil uniquement pour la Direction Générale ; les autres qui, en complément de ce rôle auprès de la Direction Générale, souhaitent rester, quand les priorités le permettent, dans la réalité du travail à laquelle leur équipe est confrontée, c’est mon cas. Cela permet un enrichissement de connaissances et d’apprécier sur le terrain la mise en œuvre des décisions auxquelles vous avez participées en tant que conseil de la Direction Générale.

Enfin, je veille à consacrer du temps à la lecture de l’actualité juridique et judiciaire, et je crois essentiel que du temps soit également dédié à la formation pour mettre à jour et poursuivre l’acquisition de connaissances. C’est notamment pertinent dans le domaine des nouvelles technologies que l’on appréhende mieux confronté à la réalité du terrain que sur les bancs de l’université.

 

C-J.com : A ALE, externalisez-vous beaucoup les actes juridiques auprès de vos prestataires avocats ou est-ce généralement géré en interne ?

 

M.O. L’approche est très simple : on essaie de faire le maximum au niveau de l’équipe, parce que le coût des avocats-conseils extérieurs reste très élevé comparé aux ressources juridiques internes, et cette approche est donc plus compatible dans une stratégie d’entreprise visant la maîtrise et une allocation pertinente de ses coûts. Le recours aux avocats-conseils extérieurs s’impose néanmoins quand il y a besoin d’une expertise pointue dans un domaine spécifique ou non récurrent,  et lorsque l’on sait que l’on aura du mal à acquérir ce niveau d’expertise en interne, rapidement.

Typiquement c’est le cas lors des procédures collectives ou autrement sur des sujets internationaux relevant de droits locaux dont nous ne sommes pas familiers. Dans tous les cas, le suivi de cette externalisation reste toujours sous notre supervision et peut offrir l’opportunité d’acquérir ou consolider en interne l’expertise qui manquait. Ceci permet d’éviter de répéter le recours aux conseils extérieurs lorsque des sujets équivalents se présentent.

 

C-J.com : Que pensez-vous de l’avocat en entreprise ?

 

M.O. C’est un besoin. Il y a une fonction juridique qui existe. Le challenge à relever est la nécessité de s’intégrer dans l’entreprise tout en restant des praticiens du droit. Il ne faut pas forcément chercher à être dans le compromis systématique et à oublier les règles du droit. Parfois les juristes trop bien intégrés n’ont plus l’esprit critique sur le travail qu’ils réalisent, en ce qu’ils s’enferment dans leur pratique, sans la remettre en question ; à ce titre, continuer de raisonner en juriste, mettre à jour ses connaissances juridiques, en acquérir de nouvelles restent primordial pour utilement assurer la mission de conseil et rester une force de proposition efficace au sein de l’entreprise.

En tant que juristes d’entreprise nous devons accompagner, voire anticiper l’évolution des méthodes de travail et les besoins des entreprises ; ainsi, nous avons encore à nous battre pour rester pertinents et populaires au sein des entreprises.

 

Propos recueillis par Simon Brenot
@BrenotSimon