Quel avenir pour les Facultés de droit et science politique? La Présidente de la Conférence des Doyens répond à nos questions

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Quel avenir pour les Facultés de droit et science politique? La Présidente de la Conférence des Doyens répond à nos questions

De nombreuses interrogations agitent actuellement les Facultés de droit et science politique, notamment les questions d'une première année commune aux filières sciences sociales, d'un rapprochement avec d'autres filières ou encore d'une concurrence des écoles privées. C'est en tant que "porte voix"  de ces Facultés, que la présidente de la Conférence des Doyens en droit et science politique, récemment élue, répond à nos questions. 

Carrières-Juridiques.com :  Pouvez-vous nous expliquer quel est le rôle de la Conférence des Doyens en Droit et Science Politique ainsi que vos objectifs en tant que présidente ?

Sandrine Clavel : La Conférence représente les Facultés de droit et science politique. Elle est un lieu d’échange et de réflexion sur les évolutions, subies ou voulues, auxquelles ces Facultés sont confrontées. Mais elle est aussi leur porte-voix : elle défend leurs intérêts spécifiques, qui s’expliquent à la fois par l’existence de liens étroits avec les professions du droit et par l’importance du nombre d’étudiants accueillis dans les échanges avec nos « tutelles », qu’il s’agisse des universités ou du MENESR. Mon rôle comme Présidente est d’animer les travaux de la Conférence, et d’en être le relais auprès des pouvoirs publics. De nombreux dossiers me semblent prioritaires, par exemple la dématérialisation et l’internationalisation des formations, ou encore le financement de nos activités, mais aussi bien sûr la question de la sélection en master.


C-J.com :  Pensez-vous que la mise en place d'une première année commune aux filières sciences sociales (droit, économie, gestion, science politique) soit bénéfique pour la formation des étudiants en droit ?

S.C : Pour ma part, je n’exclus rien a priori. Si vous me demandez combien d’années dédiées « exclusivement » au droit sont nécessaires pour former un professionnel du droit, je vous répondrai : tout dépend de son niveau au moment où il intègre la Faculté de droit. A partir d’un certain niveau de compétence de l’étudiant, nous sommes capables d’en faire un excellent juriste en deux ans intensifs !!! Il reste que les projets actuellement discutés pour cette « première année commune » me semblent relever bien plus de la temporisation que de la formation d’excellence... En outre, je rappellerais qu’en première année « de droit », les étudiants ont déjà l’opportunité de se former dans d’autres disciplines.


C-J.com : Les réformes relatives au rapprochement des établissements supérieurs se 
succèdent depuis 2010. Quelle est la position de la Conférence des doyens en Droit et science politique à ce sujet ? Comment imaginez-vous les conséquences pour les facultés de droit ? 

S.C : Si vous faites allusion aux fusions, associations et autres COMUE, je peux vous dire que nous suivons le dossier avec attention, intérêt, mais non sans une certaine inquiétude. Les premières expériences de ces grands ensembles révèlent que les Facultés de droit et science politique, sans être totalement négligées dans le discours, sont souvent quantité négligeable dans les faits. Certes, nous apportons les effectifs étudiants les plus importants ; mais notre taux d’encadrement étant traditionnellement très faible, notre voix est à peine audible dans les instances où sont représentés les enseignants-chercheurs. Cela est profondément injuste : nous payons ici le prix d’une politique qui a conduit pendant des années à multiplier le nombre de chercheurs et enseignants-chercheurs dans les filières de science, et à le limiter dans les filières juridiques... Et cela est d’autant plus injuste qu’on nous reproche aujourd’hui une approche « passéiste » de l’enseignement, organisé en cours magistraux. C’est oublier un peu vite que cette organisation a permis à nos tutelles d’absorber un nombre très important d’étudiants à moindre coût !!! Qu’on nous donne les moyens de faire autrement, et vous verrez que nous avons quelques belles idées...


C-J.comLe manque de professionnalisation dans les études de droit est une critique récurrente. Une plus grande professionnalisation des filières juridiques est-elle envisageable, selon vous? Quels sont aujourd'hui, les obstacles à cette professionnalisation ? 

S.C : Cette critique, je ne peux l’entendre. Elle révèle à mon sens une profonde méconnaissance de la réalité des études de droit. En première année de licence, nous recevons un nombre très important d’étudiants (souvent près d’un millier dans les Facultés de taille moyenne) qui ignorent tout du droit. Pendant trois ans, nous leur délivrons une formation axée sur les fondamentaux, il est vrai essentiellement « théorique » mais absolument nécessaire. En outre, nous les « ouvrons » au monde professionnel du droit : quels sont les métiers du droit, quelles sont les pratiques ? La licence correspond donc à une phase de « pré-professionnalisation ». Puis avec les deux années de master nous entrons dans la véritable phase de spécialisation et de professionnalisation. Cela me paraît tout à fait équilibré. On peut refuser de regarder la réalité en face, mais cette réalité est que les « professions juridiques », quelles qu’elles soient, recrutent toutes au niveau master. La Faculté de droit est professionnalisante ! Les étudiants, qui y viennent nombreux car ils savent qu’elle leur donnera du travail à la sortie, ne s’y trompent pas !


C-J.comNous avons récemment réalisé une enquête auprès des élèves avocats et des jeunes avocats. Ces derniers sont en grande majorité (72%) défavorables à l'idée de laisser l'organisation de l'examen du CRFPA ainsi que son contenu aux universités. Le rapport Kami Haeri de 2013 (Rapport sur la réforme de 'accès initial à la profession d'avocat) préconise de transférer l'organisation de l'examen du CRFPA aux ordres des avocats. Qu'en pensez-vous? 

S.C : Je suis tout à fait d’accord qu’il y a là une incongruité. Ce qui me surprend le plus dans ce système, c’est que les Facultés forment des étudiants dans leurs IEJ puis organisent elles-mêmes l’examen qui permettra à ces mêmes étudiants d’intégrer une Ecole tierce. Il y a là un curieux mélange des genres ! La logique voudrait que les IEJ poursuivent leur mission de formation, et présentent leurs étudiants à des examens organisés par les Centres de formation... Reste que cela arrange tout le monde que les Facultés prennent en charge l’organisation de cet examen, qui a un coût humain et financier non négligeable ! Et aussi que ce débat a été parasité par celui, à mon sens radicalement différent, de la préparation en amont c’est-à-dire de l’organisation et de la centralisation des IEJ. Il me paraît normal que toute faculté puisse proposer une telle préparation si elle le souhaite.


C-J.com : Depuis quelques années, de nouvelles écoles privées et dédiées à l'enseignement du droit ont vu le jour. Ces nouvelles structures sont-elles, selon vous, de sérieuses concurrentes aux facultés de droit ?

S.C : A ce jour il n’y a pas de réelle concurrence car ces écoles ne délivrent pas de diplômes d’Etat. Mais nous sommes vigilants, car le risque est évidemment que la situation évolue... Ce n’est pas que nous craignions la concurrence, ce que nous craignons c’est la concurrence déloyale ! Il serait totalement inadmissible que des écoles privées, fonctionnant selon des règles différentes et pratiquant notamment une sélection à l’entrée qui nous est interdite, se mettent à délivrer les mêmes diplômes que les Facultés de droit et science politique. Car il y aurait alors une formation à deux vitesses, dont la France est malheureusement coutumière mais que la filière droit était parvenue à contenir jusqu’alors. Nous n’en sommes pas encore là, mais si une telle situation devait se profiler, nous réagirions de façon très vigoureuse.



Propos recueillis par Capucine Coquand, responsable presse pour Carrières-Juridiques.com