Le point de vue de Karim Achoui sur la réforme du CRFPA

Ayant fait coulé énormément d’encre, la réforme de l’examen d’entrée à l’Ecole de formation du barreau, plus connu sous l’acronyme argotique « CRFPA », provoque autant d’anxiété chez ses postulants que de divisions chez les praticiens.

 

Nous avons  interviewé Maître Karim Achoui qui a accepté de nous livrer une vision franche de cette réforme aux lourdes conséquences.

Carrières-juridiques.com. La volonté affichée de restreindre l'accès à la profession d'avocat vous semble-t-elle justifiée au regard de l'architecture et des réalités contemporaines de la profession ?

 

Karim Achoui. La réalité contemporaine est qu’il y a une véritable dépréciation des universités françaises au profit des grandes écoles qui, elles, sont censées incarner les foyers de l’élite française, et qui produisent, manifestement moins de chômeurs que des facs qui accueillent bien plus d’étudiants qu’il n’y a de postes à pourvoir sur la réalité du marché actuel. Les universités ont pris leur essor dans les années 60, avec la politique culturelle de Malraux. Même si celle-ci demeurait très élitiste et absolument pas populaire, il a impulsé l’idée du rattrapage culturel et de l’élévation sociale par l’éducation, l’enseignement.

 

Seulement, nous ne sommes plus à la même époque et il faut bien avouer que les universités ne répondent plus à la réalité du monde du travail. Le problème est en effet double: d’un côté il y a une dépréciation dans les hautes études de la pratique, le problème étant que beaucoup vont facilement vers des études poussées de plus en plus facilement accessibles, mais que celles-ci demeurent bien souvent dans le domaine de l’abstraction théorique et ne forment pas réellement au terrain. Cela fait aussi que tous ont envie des mêmes choses et qu’on se retrouve dans certains secteurs avec une offre bien supérieure à la demande.

 

Je ne suis fondamentalement pas favorable à la réduction à l’accès de la profession, mais afin de redonner à la profession ses lettres de noblesses, et au vue du contexte, peut être que cela devient une nécessité pratique.

 

Le deuxième problème qui se pose peut être formulé de manière interrogative : doit-on s’adapter mais aussi se soumettre et soumettre la formation intellectuelle à la réalité d’un monde régi par une économie de marché capitaliste, cruel ?  Par pragmatisme, je dirai que oui, il en dépend d’un principe de réalité. Idéologiquement, pour autant, empêcher à la majorité d’accéder à cette éducation, est-ce tout à fait noble et souhaitable ? J’en suis moins convaincu, on retombe dans l‘élitisme français assez fermé et qui me semble assez archaïque. Mais sûrement que la réalité exige un concours, pour une reconnaissance plus grande des avocats et de leur statut, mais n’est-ce pas condamner le destin de certains qui, justement, dans le cadre de leur formation pourraient se révéler être excellents, au-delà du cadre scolaire ? Je ne suis fondamentalement pas favorable à la réduction à l’accès de la profession, mais afin de redonner à la profession ses lettres de noblesses, et au vue du contexte, peut être que cela devient une nécessité pratique.

 

CJ.com. La mise en place d'un concours, impliquant la fixation d’un numerus clausus, vous aurait-elle parue une meilleure solution que la nationalisation de l'examen ?

 

K. A. Si l’on part de ce principe et que l’on suit la logique jusqu’au bout, oui, le concours est une meilleure alternative ; la nationalisation de l’examen n’étant qu’un pis-aller démagogique qui n’élève en rien le niveau de formation des élèves. Seulement, sur le principe même, je suis partagé entre à la fois la réalité du marché et un système de concours qui certes, permettrait de faire briller les meilleurs, sans désillusion postérieure face à la réalité de l’équation offre-demande ; cependant qu’est-ce qu’être le meilleur ?

 

Tous ne partent pas non plus avec les mêmes chances et cela rétablit des inégalités qui, par l’enseignement peuvent être palliées ensuite. Cependant le concours est un système qui fonctionne mieux que l’examen qui n’a plus grande valeur, il faut bien le dire.

 

CJ.com. Que pensez-vous de la suppression du commentaire d'arrêt au profit exclusif du cas pratique pour les épreuves de spécialité ?

 

K. A. Je trouve l’étude du cas pratique nécessaire et tout à fait intéressante. Seulement, elle n’est pas suffisante, et, en effet, un avocat se doit de faire preuve d’un sens critique, et de capacités d’analyse ; il ne s’agit pas de réciter, mais de penser, de réfléchir. Le brio des grands avocats est un savant mélange entre la maîtrise de la technique, la connaissance du droit comme base, mais le sel de tout ceci naît de l’analyse critique de l’avocat. J’ai une haute vision de la profession : l’avocat est comme l’artiste : si l’artiste maîtrise la technique, il la maîtrise assez bien pour pouvoir l’appliquer sans même y penser 

 

CJ.com. Que pensez-vous du projet annoncé pour 2020 de ne laisser subsister, à court terme, que l'anglais comme épreuve de langue, à l'exclusion de l'arabe classique, du chinois ou de l'espagnol aujourd'hui encore proposés ?

 

K. A. Je suis contre. Ce projet est idiot. Il ferme au lieu d’ouvrir, et oriente l’enseignement dans une logique de rentabilité avec une standardisation culturelle qui devient dangereuse car orientée vers le développement de telle ou telle collaboration. Si l’anglais me paraît aujourd’hui un enseignement absolument nécessaire, primaire, il me semble injuste et culturellement et politiquement grave de supprimer l’enseignement de l’arabe, de l’espagnol ou encore du chinois ; qui sont des langues reliées, sur les plans économiques et diplomatiques, à la mondialisation, et qui peuvent ouvrir de véritables opportunités professionnelles sur des espaces régionaux extrêmement importants.

 

CJ.com. Selon vous, la réforme du CRFPA devrait-elle être couplée avec une réforme plus globale des conditions d’exercice de la profession d’avocat ?

 

K. A. Vaste question ; une réforme globale, au regard de l’état actuel des choses, paraît bien une nécessité ; puisqu’il faut se rendre à l’évidence ; la profession d’avocat a évolué relativement à la société, au contexte social, économique, politique, et nous ne pouvons évoluer sans prise en compte des changements sans finir par être totalement dépassés.

 

CJ.com. Quelles sont d’après vous les mesures qui devraient être mises en œuvre ?

 

K. A. C’est complexe : on se retrouve avec des avocats nombreux, dont on se dit qu’il faudrait davantage en sélectionner par une logique plus sévère de concours, en même temps les avocats sont souvent débordés, de moins en moins payés. Réformer, protéger, s’adapter, c’est important, mais il ne faut pas non plus que les réformes aient l’emprise sur la liberté et le libre-arbitre des avocats « en libéral », pouvant donc s’organiser, travailler selon des modalités légales mais leur étant propres. Réformer ne doit pas vouloir dire limiter, mais au contraire doit permettre de donner des moyens à la fois de sécurité, de sérénité aux avocats afin d’améliorer leurs conditions de travail, de vie. Il faudrait longuement se pencher sur la question pour en définir des cadres, et un revenu minimal contraignant pourrait, pourquoi pas, faire partie de la réforme,  de même que la lutte contre les contrats de collaboration dévoyée. Ce sujet est particulièrement important, trop de « collaborateurs » sont employés en cabinet en tant que travailleurs indépendants, avec une sécurité sociale non prise en charge  par l’employeur, ce qui met en position précaire le salarié non considéré relativement à son réel traitement au sein de l’entreprise.

 

Propos recueillis par Ahmed SIDIYA et Abdelkader SNOUCI